Une mine à un milliard de dollars — mais pour qui ?

Une mine à un milliard de dollars — mais pour qui ?

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Rio Tinto / QMM à Fort-Dauphin : 15 ans d'exploitation sous la loupe de la société civile d'Anosy

"Quand la terre est riche mais le peuple s'appauvrit, ce n'est pas la nature qu'il faut accuser, mais qu'il faut revoir le contrat social."- Njaka Masimana, Président PFROSC Anosy

 

La société civile de la région Anosy a publié fin 2025 un rapport documenté intitulé "Rio Tinto QMM – 15 ans d'exploitation, constats et réalités", co-signé par TOTENY TANÔSY et la Plateforme Régionale des Organisations de la Société Civile (PFROSC Anosy). En décembre 2025, son président, Dr. Masimana Gahidi Marenjaka, intervenait sur Dream'in TV pour en présenter les conclusions. L'Observatoire des Mines de Madagascar en restitue ici les points essentiels. 

 

Le Paradoxe d'une région minière qui s'appauvrit

La région Anosy dispose d'atouts considérables : 200 km de côtes, des ressources halieutiques, agricoles (litchis, vanille), et sous ses terres, l'une des plus grandes réserves d'ilménite du monde. Depuis 2009, Rio Tinto QMM y extrait environ 500 000 tonnes d'ilménite par an.

Pourtant, les chiffres de l'Institut National des Statistiques (INSTAT) dressent un tableau préoccupant :

AnnéeTaux de pauvreté monétaire - AnosyMoyenne nationale
200573,8 %68,7 %
201083,5 %76,5 %
2012-1385,4 %71,5 %
2021-2292,1 %77 %

Anosy est aujourd'hui la 3ème région la plus pauvre de Madagascar, avec un Indice de Pauvreté Multidimensionnelle (IPM) de 0,553, contre 0,404 au niveau national. Neuf habitants sur dix vivent sous le seuil de pauvreté. En zone rurale, ce taux atteint 94,6 %.

 

"C'est le paradoxe de la malédiction des ressources : une mine géante au cœur d'un désert de services et d'opportunités."

 

Un cadre juridique favorable à l'entreprise, défavorable aux communautés

Le rapport documente les déséquilibres structurels dès la Convention d'Établissement signée en 1998. Rio Tinto QMM bénéficie d'exonérations fiscales substantielles : impôt sur les sociétés à taux réduit, exonération de TVA sur les exportations de minerais, taux réduit de 10% sur les dividendes versés aux actionnaires étrangers.

Par ailleurs, le taux des redevances minières appliqué à QMM reste entre 1 et 2 %, alors que la moyenne africaine se situe entre 7 et 12 % (EITI, 2022). En 2017, la compagnie a discrètement commencé l'exploitation de la monazite — un minerai contenant des éléments radioactifs comme le thorium — sans consultation publique préalable ni Plan de Gestion Environnementale conforme au décret MECIE. Cette information n'a été rendue publique qu'en août 2018, lors d'un rapport de la Direction Régionale des Mines.

La Convention a été renouvelée par la loi n°23-017, là encore sans implication suffisante des populations locales dans les négociations.

 

L'eau : de ressource vitale à source de contamination

L'un des épisodes les plus documentés par le rapport concerne la lagune d'Andrakaraka, affectée en 2022 par un rejet d'un million de mètres cubes d'eau industrielle sur une période de 7 semaines. Résultat : une eau malodorante depuis des mois, et une biodiversité aquatique effondrée. 

 

"À l'époque, j'estimais qu'il y avait plus d'une centaine d'espèces. Aujourd'hui, il n'en reste que deux."

 

Cette lagune est pourtant une source de subsistance. Les pêcheurs, qui vivaient de ce milieu, voient leurs revenus quotidiens s'effondrer : de 100 000 Ariary à 5 000–10 000 Ariary par équipe de 4 pêcheurs.

Plus grave encore : cette lagune est aussi la source d'eau potable de Fort-Dauphin, y compris pour la compagnie elle-même. Une étude du cabinet juridique Leigh Day a révélé des taux de plomb dans les eaux locales atteignant 60 à 70 microgrammes par décilitre, soit 5 à 7 fois au-dessus du seuil de référence (10 µg/dl). L'acidification de l'eau favorise par ailleurs la dissolution de l'aluminium — dont l'ingestion chronique est associée à des risques de maladies neurodégénératives telles que la maladie d'Alzheimer.

La société civile alerte : depuis environ 7 mois, la distribution d'eau potable par QMM aux communautés s'est fortement réduite. Les conséquences sanitaires sont visibles : toux, plaies cutanées, diarrhées chez les enfants exposés.

 

Emploi, foncier, elevage : des promesses systematiquement non tenues

Sur l'emploi : L'une des promesses phares de la mine était la création d'emplois locaux. La réalité rapportée par les OSC est tout autre :  

 

"En 2023 et 2024, une offre d'emploi a été publiée. Aucun des 800 jeunes locaux qui ont postulé n'a été retenu. Seules 13 personnes issues d'autres organisations ont été recrutées."

 

Les postes stratégiques restent occupés par des expatriés, y compris ceux venant de Montréal, en contradiction avec les engagements de localisation du personnel. Cette situation a failli dégénérer en conflit social grave. Les OSC ont tenté de faire du plaidoyer en faveur des jeunes, sans succès. La colère est réelle, et la déception est profonde dans une communauté qui avait placé des espoirs dans la mine.

Les bourses du programme PACT bénéficient essentiellement aux enfants de familles aisées ou de fonctionnaires ; les jeunes des zones directement impactées — Ampasy Nahampoana, Mandromodromotra — en sont de fait exclus.

Sur le foncier : Les indemnisations ont été réalisées de manière opaque, avec application de barèmes minimaux imposés aux paysans, tandis que des personnes influentes négociaient librement. L'unique exemplaire des lettres d'engagement est conservé par la compagnie. Des propriétaires fonciers légitimes ont été exclus des listes de bénéficiaires.  

Sur les usufruitiers : Bien que l'exploitation ait débuté en 2009, les associations d'usufruitiers n'ont été créées qu'en 2014 — avec une couverture partielle dérisoire : seulement 150 usufruitiers reconnus à Mandromodromotra (population : 5 013), 200 à Ampasy Nahampoana (10 930 habitants), et 53 à Fort-Dauphin (82 257 habitants).

Sur l'élevage : La zone minière empiète sur des parcs à bœufs communautaires. Il est désormais impossible d'élever plus de 10 bœufs par éleveur, ce qui affecte directement l'économie et la culture Tanôsy — les bœufs jouant un rôle central dans les cérémonies (mariages, funérailles), l'agriculture (rizières) et l'alimentation.

Sur le Mahampy : Cette plante essentielle à l'artisanat local (nattes, paniers, chapeaux, objets cérémoniels) a été massivement détruite par l'exploitation. Les tentatives de reconstitution ont échoué. La perte est à la fois économique, sociale et culturelle pour la communauté Tanôsy.

 

Les ristournes : une manne qui ne fertilise rien

Entre 2013 et 2020, plus de 12 milliards d'ariary ont été versés aux communes de Fort-Dauphin, Ampasy Nahampoana et Mandromondromotra au titre des ristournes minières. 

En parallèle, QMM a versé en 2025 13,69 millions USD à l'État malagasy via le Fonds Souverain Malagasy — sans garanties claires de redistribution locale équitable.

Sur le terrain, la réalité est frappante : Fort-Dauphin, via la JIRAMA, cumule une dette de 157 millions d'ariary envers QMM (eau et électricité), les rues restent dans l'obscurité, et l'eau courante n'est souvent disponible qu'à partir de minuit. La gestion des ristournes est marquée par l'opacité : aucun rapport d'exécution public, aucune traçabilité budgétaire.

Depuis le début des opérations, la société civile estime que les ristournes cumulées devraient s'élever à environ 89 millions USD. La question reste entière : où est allé cet argent ?

 

"Qui QMM sert-elle réellement : le gouvernement et ses agents, ou le peuple ? C'est la question centrale de notre rapport."

 

La RSE de QMM : vitrine brillante, miroir brisé

Rio Tinto QMM communique sur ses investissements RSE : 20 millions USD entre 2009 et 2013, 15 millions USD entre 2014 et 2019, et 4 millions USD par an depuis 2023.

Mais le rapport de la société civile dresse un bilan sévère : les projets communautaires (Fagneva, Fagnoitsy, PDI à 5 milliards d'ariary) n'ont pas eu d'impact tangible sur la vie des bénéficiaires. Les fonds ont principalement profité à des prestataires extérieurs et à certaines autorités locales. Le rapport pointe que, lorsqu'on demande à QMM de citer une personne dont la vie a concrètement changé grâce au PDI, aucune réponse n'a été fournie.

Les indicateurs officiels du Rapport Social et Environnemental 2024 de QMM sont verts sur la quasi-totalité des items — emplois locaux, achats locaux, gestion des plaintes — à une exception notable : la réputation locale est négative deux années consécutives (2023 et 2024). Ce signal rouge révèle le fossé entre les métriques d'entreprise et la réalité perçue par les communautés.

Le Comité de Suivi Environnemental Régional (CSER), pourtant créé par arrêté régional pour surveiller les activités, est actuellement inactif. Les structures de gestion des plaintes (CLL, SDD) ne fonctionnent plus. La surveillance environnementale reste financée et conduite par la compagnie elle-même.

 

Une gouvernance opaque qui empêche le contrôle citoyen

La société civile dénonce une série d'obstacles structurels :

Manque de transparence. Les demandes d'information adressées à la compagnie restent sans réponse. Lorsque les OSC ont soumis 24 points de vigilance à QMM, la communication s'est arrêtée.

Surveillance endogène. L'évaluation environnementale est financée et conduite par la compagnie elle-même. Les agents chargés du monitoring reçoivent leurs indemnités de QMM. Résultat : aucun rapport indépendant ne permet de valider les affirmations officielles.

Protection des entreprises plutôt que des citoyens. Lors des manifestations, des forces de l'ordre ont été dépêchées depuis Antananarivo. Deux ou trois personnes auraient perdu la vie lors de ces incidents.

Recrutement contourné. Malgré une politique officielle de priorité aux ressortissants d'Anosy, des personnes extérieures à la région obtiennent des certificats de résidence et accèdent aux postes au détriment des locaux.

 

L'alerte : et si Rio Tinto partait ?

La société civile alerte sur une perspective qu'elle estime probable à court terme : le départ de Rio Tinto QMM, dont le recentrage vers les sites de Sainte-Luce et Petriky est déjà évoqué. Les messages adressés à la compagnie pour obtenir une confirmation sont restés sans réponse.

 

"Je m'inquiète que si Rio Tinto quitte Fort-Dauphin — comme dans d'autres pays, ou comme à la mine de Panguna en Papouasie-Nouvelle-Guinée — les populations aient à attendre 35 ans après le départ de la compagnie pour obtenir une réponse à leurs plaintes."

 

Un départ sans résolution des dossiers en suspens — droits fonciers, situation des pêcheurs, destruction des zones à roseaux essentielles aux artisans locaux — constituerait un désastre durable. Le rapport rappelle qu'un sol perturbé par l'extraction met au moins 200 ans à se reconstituer, même avec des efforts de restauration. Les engagements non tenus à ce jour incluent les promesses des consultations publiques de 1998, la Charte Régionale de 2011, l'accord avec les agriculteurs de juin 2018, et les accords de mai 2022 suite à la grève de Maroamalona.

  

Les recommandations de la société civile

Les OSC ne se cantonnent pas à la dénonciation. Le rapport conclut sur un agenda de réforme articulé autour de plusieurs axes :

Gouvernance et transparence — publication obligatoire des contrats miniers, création d'un mécanisme de suivi indépendant incluant la société civile, réactivation du CSER et des structures de dialogue (SDD, CLL).

Redistribution équitable — révision du taux de redevances (alignement sur les standards africains de 7–12%), publication annuelle des montants de ristournes perçus et de leur utilisation, élaboration d'un Plan Communal de Développement financé par ces ristournes.

Recrutement local réel — application stricte de la priorité aux natifs d'Anosy, publication des critères et résultats de recrutement, mécanisme indépendant de surveillance.

Environnement et santé — création d'un laboratoire d'analyse environnementale local et indépendant, installation d'une station de traitement des eaux usées avant tout rejet, application du principe pollueur-payeur.

Préparation de l'après-mine — élaboration d'un Plan Local de Transition Post-Mine, création d'un fonds de transition dès maintenant, diversification vers l'écotourisme, la pêche durable, l'agriculture et l'aquaculture.

 

Dr. Masimana Gahidi Marenjaka, Président PFROSC Anosy. Invité de l'émission
Dr. Masimana Gahidi Marenjaka, Président PFROSC Anosy. Invité de l'émission "Zo Hiteny" sur Dream'in TV, 6 déc. 2025

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